Dans les années 90 à Paris, une grande rédactrice en chef a été licenciée de son prestigieux magazine de mode parce qu’elle avait refusé de retirer des pages consacrées à un jeune créateur, au profit de l’un des grands annonceurs du magazine.
Dix ans plus tôt, cela aurait été impensable. Les jeunes créateurs faisaient la une de tous les magazines de mode et de la presse quotidienne. Libération consacrait un cahier spécial pour les défilés signés par les meilleures plumes. Dans le Figaro, les photos des défilés de parfaits inconnus faisaient la couverture du journal. Les années 90 ont signé la mort de l’indépendance des rédactrices. La montée en puissance des groupes de mode a accéléré le processus.
Force est en effet de constater que la liberté de ton des journalistes a décru proportionnellement au fur et mesure que la taille des maisons ou plutôt des groupes de luxe augmentait.
Quelle journaliste de la presse magazine aurait le culot de critiquer ouvertement un défilé Dior? Ce sont immédiatement toutes les publicités du groupe LVMH : mode, joaillerie, parfums, presse, alcools, qui se retireraient des annonceurs. Cela inclue une cinquantaine de marques. Suicidaire.
En conséquence, il ne faut pas s’étonner, que ce soit trop souvent l’annonceur qui soit également le rédacteur en chef dans la presse magazine. Ce qui fait que les maisons qui n’ont peu ou pas de budget publicitaire en font les frais.
Mais il y a pire.
Dans les années 80, les rédactrices de mode et les journalistes des quotidiens assistaient a TOUS les défilés, y compris et surtout à ceux des jeunes créateurs. Il fallait être la première à « découvrir » les nouveaux talents. Tous les jeunes créateurs avaient droit au moins à une pigiste.
Aujourd’hui, inspirées par le Vogue US, les rédactrices en chef n’assistent désormais le plus souvent qu’aux défilés de leurs clients publicitaires ou des chouchous qu’elles veulent lancer. Pour les jeunes créateurs, à part de rares exceptions, elles ne prennent même plus la peine d’envoyer ne serait-ce qu’une débutante.
Et pourtant, n‘est ce pas chez les jeunes créateurs que bouillonnent et tourbillonnent les nouvelles idées ? Ne sont-ce pas eux qui se saignent au quatre veines pour montrer leurs créations devant un parterre à moitié rempli, et la plupart du temps garni avec des copains pour faire la claque, remplacer les journalistes défaillantes et garnir des premiers rangs aux sièges marqués de noms prestigieux mais aux trois quarts vides. L’histoire circule que l’un de nos jeunes couturiers les plus talentueux a vendu son appartement pour payer ses défilés. Cela ne mérite t’il pas considération?
Tant de talents gâchés, tant d’énergie perdue pour essayer de se lancer ! Et cela dure depuis 20 ans.
C’est ici que les blogueuses on un rôle d’importance à jouer. Non inféodées aux diktats de la publicité, elles ont une place toute indiquée dans le paysage de l’information. Aujourd’hui, ce sont souvent elles, au moins autant que les journalistes de la presse magazine qui donnent le ton.
La presse papier ne s’y trompe pas qui voit cette émergence comme un nouveau modèle à suive.
Les grandes maisons non plus qui ont déjà commencé à s’intéresser à cette tendance et invitent des blogueuses à leurs défilés en les traitants avec autant d’égards que les journalistes de la presse magazine.
C’est une très bonne chose qu’elles soient invitées dans des défilés prestigieux, et qu’elles découvrent l’intégralité de ce que propose la planète mode, mais qu’elles fassent attention à ne pas oublier les jeunes créateurs en tombant dans le snobisme parisien du tout ou rien.
Les blogueuses gagnent en importance médiatique chaque saison. Leur rôle et leurs responsabilités également. Libres d’écrire en toute indépendance, elles doivent faire le travail que les rédactrices ne peuvent plus accomplir, prenant ainsi le relais d’une presse mode qui ne joue plus son rôle de prescripteur pour les jeunes tendances.
Ainsi, elles doivent insister après des attachés de presses de ces jeunes couturiers ou créateurs pour aller assister à leurs défilés, et les commenter au même titre que ceux des grandes maisons.
La liberté de ton que l’on trouve dans les blogs doit favoriser la jeune création. Les blogueuses représentent un espoir considérable pour les nouvelles maisons. Il ne faut pas qu’elles passent à coté de la formidable occasion de rétablir l’équilibre médiatique apporté à la mode dans son ensemble.
Donald Potard